Accueil Date de création : 22/08/09 Dernière mise à jour : 14/01/10 13:20 / 75 articles publiés

2- Bouton d'innocence

2- Bouton d'innocence  (2- Bouton d'innocence) posté le samedi 29 août 2009 09:56

lien permanent

2-1  (2- Bouton d'innocence) posté le samedi 29 août 2009 10:05

- NON !

Le mot, catégorique, rebondit sur les troncs séculaires, effrayant les faons et les oiseaux alentour. Il fut immédiatement suivi du bruit mat de la porte se refermant violemment sur son huis. Erôn prit la fuite, en proie à une sourde colère.

- Veux-tu revenir ! Je n'ai pas fini...

Agapios fulminait. Erôn n'était décidément pas facile à gérer. Théanô s'approcha doucement de son époux furieux.

- Attends, laisse-moi faire. Je vais arranger les choses.

Agapios regarda la faunesse avec mépris :

- Pfff ! Comme si tu allais mieux y arriver que moi ! Ce satyre est une tête de mule. On ne peut rien en tirer ! Déjà, quand il était adolescent, c'était quelque chose. Mais maintenant, il est ingérable !

Théanô accusa le coup. Elle savait depuis bien longtemps que l'amour était éteint entre eux. Elle subissait chaque jour stoïquement les accès irascibles de son compagnon. Avec un de ces sourires suaves dont elle avait le secret - celui-là même qui avait séduit Agapios des siècles plus tôt, dans une autre vie plus légère - elle déclara :

- Je sais comment le prendre. Je connais mon fils, certainement mieux que toi. Je saurai le convaincre, tu verras.

Agapios se retourna violemment, celant sa face rouge de colère :

- Bah, tu n'as qu'à essayer, puisque tu sais tout mieux que tout le monde !

 

lien permanent

2-2  (2- Bouton d'innocence) posté le samedi 29 août 2009 10:18

La faunesse sortit sans un mot de plus. Où donc s'était envolé l'amour qu'ils s'étaient jadis porté ? Agapios, jeune, n'avait déjà pas un caractère facile, avec ses idées bien arrêtées, cette peur farouche du caractère intrinsèque des faunes et cette soif de changer l'immuable. Mais justement, c'est ce qui avait attiré Théanô : cet esprit idéaliste, passionné et frondeur. Il n'était pas comme les autres satyres, et il gagnait alors à être connu.

Mais, au fil du temps, il était devenu impossible à gérer. Son fantasme fou s'était transformé en obsession insensée. Et, fatalement, la discorde avait fait son entrée au sein du couple. Théanô, pourtant discrète et calme, aimait la nature joyeuse des satyres. Pourquoi vouloir défaire ce que les dieux avaient si bien fait ?

Certes, Agapios avait fait de grandes et belles choses, notamment en améliorant le confort de son peuple. Mais il allait trop loin : imposer la fidélité à des faunes lascifs était une abhérration ! Pour Théanô, à partir du moment où personne ne souffrait, il n'y avait aucun mal à certains écarts. Et justement pour ne pas faire souffrir son époux, elle avait éteint le feu de la passion coulant dans son sang faunesque. Toutes ces années de mariage, elle lui avait été fidèle, allant contre son corps pour lui plaire, pour être telle qui le voulait. Et tout ça pour quoi ? Pour s'entendre dire des horreurs à longueur de journée. Et pourtant, elle l'aimait toujours. Oh, pas comme avant, pas avec fougue. Mais elle était attachée à ce vieux bouc mal léché, malgré sa folie et son irascibilité.

lien permanent

2-3  (2- Bouton d'innocence) posté le samedi 29 août 2009 10:21

 

La faunesse usée et désenchantée poussa un profond soupir. Maintenant, elle devait retrouver Erôn pour arranger les choses. En pensant à son fils, elle eut un sourire. Erôn était tout ce qu'Agapios voulait effacer chez les satyres : espiègle, joueur, il papillonnait sans jamais se poser. Il était si beau, ce faune, chantant, dansant, courant la forêt à la recherche de nouvelles conquêtes. Et la genet féminine était éprise du joyeux drille : pas une ne résistait à son sourire enjôleur. Elles tombaient dans ses bras par brassées, ces jolies fleurs. Vraiment, Erôn était un beau satyre, comblé par la nature qui l'avait rendu si attirant ; il était tel qu'il devait être. Théanô était fière de lui...

En secret, pour ne pas froisser Agapios... Ah, ce vieux fou impatient avait fait du joli ! Aveuglé par son obsession, il avait foncé tête baissée, sans même voir qu'il allait droit dans le mur de l'incompréhension de son fils. Obliger Erôn à épouser la fille du chef de clan voisin. Quelle idée ! Le forcer à accepter immédiatement, alors qu'il ne la connaissait même pas. Folie pure ! Autant sortir un poisson de l'eau et lui ordonner de respirer ! Bougre d'aliéné !

Elle repéra Erôn un peu plus loin, allongé dans l'herbe. Il avait à ses côtés un tout jeune faon endormi. Le faune avait un don avec les animaux de la forêt, il leur inspirait confiance et savait les apprivoiser sans aucun mal. Il y trouvait un grand réconfort dans ses moments de solitude, Théanô en avait conscience. Car, hormis ses multiples admiratrices, il n'avait pas vraiment d'amis. Les autres satyres se méfiaient de lui, le jalousaient même pour sa beauté et son magnétisme ensorcelant. Souvent, il s'isolait et restait enfermé dans ses pensées, étrangement muet. Théanô aurait tout donné pour savoir ce qui se tramait dans son esprit à ces moments-là. Elle n'aimait pas le voir taciturne, perdu dans un monde imaginaire qu'elle ne connaissait pas, si loin de ses saines préoccupations de satyre. Erôn avait bel et bien un trait commun avec son père : malgré les apparences, il n'était pas comme les autres faunes, son coeur cachait bien des mystères. La bonne mère enrageait de ne pouvoir les connaître, de ne pas savoir ce qui empêchait son fils d'être pleinement heureux et accompli.

Elle observa un instant ce fils qu'elle chérissait plus que tout, silencieusement. Il semblait s'être calmé. Il était ainsi fait : il était promu à s'enflammer, mais son feu se consumait très rapidement.

lien permanent

2-4  (2- Bouton d'innocence) posté le samedi 29 août 2009 10:24

Son souffle finit par la trahir. Erôn tourna la tête dans sa direction, et se rembrunit, de nouveau confronter à un symbole d'autorité.

Théanô s'approcha avec douceur et s'accroupit dans l'herbe rendue humide par la proximité du plan d 'eau.

- Je sais, tu ne veux pas entendre parler de ce mariage. Mais je dois tout-de-même t'en parler. M'écouteras-tu ?

Erôn, sans un mot, acquiesça brièvement et reporta son attention sur le petit animal endormi.

- Bien. Tu connais ton père, tu sais qu'il n'est pas vraiment... diplomate.

- C'est le moins qu'on puisse dire, ronchonna le jeune faune pour lui-même.

Théanô sourit gentiment :

- Oui, c'est sûr. Il n'est pas diplomate. Quand il veut quelque chose, il l'exige sans prendre en considération l'avis des autres. C'est ainsi : il est chef de notre Clan et il ne souffre pas la désobéissance. C'est un de ses défauts et il faut s'en accommoder. Il tient beaucoup à ce mariage. Mais ce n'est pas pour t'embêter. Il a de bonnes raisons pour exiger cela. Cette alliance avec le Clan des Champs profiterait à tout notre peuple. Pense à tous les échanges qui seraient possibles après un tel mariage. Nous formerions presque un seul et même clan, nous serions bien plus puissants, bien plus respectés.

Le visage d'Erôn se fripa de colère :

- Tout ça, ce n'est que de la politique. Ca ne sert à rien du tout ! Pourquoi est-ce que je sacrifierais ma liberté avec une inconnue pour la soif de grandeur de mon père ?

La question était légitime, Théanô devait bien l'admettre. Erôn était perspicace et avait vu clair dans le jeu d'Agapios. Néanmoins, il était de son devoir à elle d'arrondir les angles, d'éviter les conflits au sein de sa famille.

- Je sais. Vu ainsi, ce n'est pas juste. Mais tu devrais au moins accepter de rencontrer la demoiselle. On ne sait jamais, il se pourrait qu'elle te plaise et que tu trouves enfin l'amour, mon fils.

- Pfff, mais j'ai déjà trouvé l'amour, mère. Et plein de fois. Je ne cesse de le trouver. Il est partout dans la forêt ! Il me suit partout.

lien permanent



 

fermer la barre

Vous devez être connecté pour écrire un message à isis2

Vous devez être connecté pour ajouter isis2 à vos amis

 
Créer un blog